ÉTUDE SÉMANTIQUE DU PHRASÈME «BWA KALE »

Étude scientifique

Étude sémantique du phrasème « Bwa kale » en créole haïtien

Par Jean Philippe VEDRINE

Introduction

Dechoukay, Timoun 2 000, zokiki, kwense moun met moun, Pè Lebren (Père Lebrun), bwa kale… sont diverses expressions idiomatiques issues de la vie sociopolitique ou culturelle en Haïti. Que ce soit dans les journaux, dans les espaces de réflexion, tout comme dans les autres espaces de socialisation, ces expressions surgissent et sont parvenues à intégrer le lexique de plus d’un. Pour nous, Haïtiens, il arrive parfois que ces expressions créées dans un contexte particulier intègrent le vocabulaire quotidien jusqu’à avoir de nouvelles connotations. Ces expressions idiomatiques sont appelées phrasèmes. Selon Mel’čuk, aucune définition rigoureuse de ce qu’est un phrasème n’est universellement acceptée par la communauté linguistique. Il propose une définition pour considérer un phrasème comme un énoncé multilexémique non libre. C’est-à-dire un énoncé composé de deux ou plusieurs lexèmes (unité minimale de sens et de forme). Dans le cadre de ce travail, nous nous intéresserons à un phrasème particulier : « Bwa kale ».

Divers articles pullulent sur ce phrasème comme mouvement populaire, mais du point de vue sémantique, on peine à en trouver. En avril 2023, un article publié par Francklyn Dorcé et Richardson Saint-Jean traitait des slogans en Haïti, dont « Bwa kale ». Il y fait mention de trois sens possibles de ce phrasème en les expliquant brièvement. La même période, soit un mois après, un article de l’enseignant-chercheur à l’École normale supérieure (UEH), linguiste et didacticien du FLE, Fortenel THÉLUSMA, beaucoup plus complet, fut publié sur plusieurs plateformes. Ce dernier traite de l’origine de ce phrasème, accompagné de critiques sur la traduction faite par des médias étrangers. Il fait une approche beaucoup plus centrée sur la réalité suivant laquelle apparut ce phrasème. Toutefois, il n’y est pas traité une évolution du sens du phrasème, contrairement au premier article énoncé. Ces éléments montrent une carence en travaux du point de vue sémantique approfondi de « Bwa kale » en créole haïtien. D’une part, l’évolution sémantique de l’expression est le plus souvent analysée à partir de son ancrage contextuel immédiat, sans examiner de manière systématique les éléments ayant favorisé son évolution de sens. Ce qui a permis de comprendre les usages, mais laisse en partie ouverte la question du fonctionnement interne du phrasème. D’autre part, la polysémie de l’expression est généralement décrite de façon descriptive, sans mise en relation explicite entre les différentes valeurs de sens et les effets pragmatiques qu’elles produisent selon les situations d’énonciation. Or, ces variations semblent pourtant essentielles pour saisir la richesse discursive de l’expression. Par ailleurs, peu d’études établissent un lien entre « bwa kale » et d’autres slogans contemporains du créole haïtien, ce qui limite la possibilité d’identifier des régularités linguistiques propres aux discours populaires en période de crise. Ce qui a été abordé en partie par l’article publié par Francklyn Dorcé et Richardson Saint-Jean.

Par rapport à toutes ces remarques, dans quelle mesure le phrasème « bwa kale », initialement associé à une pratique de violence collective, a-t-il connu un processus d’élargissement et de déplacement sémantique dans le créole haïtien, et comment cette évolution met-elle en évidence les limites des traductions littérales proposées par certains médias non créolophones ?

Tout comme d’autres expressions, les usagers de la langue ne renferment pas « bwa kale » comme monosémique, il est aussi utilisé dans d’autres contextes comme pour exprimer une émotion ou une défaite ou une victoire. Ce qui l’écarte du sens dénoté. Le phrasème « bwa kale » est de ce fait un énoncé polysémique, dont le sens varie selon les contextes d’énonciation. Quelle est l’importance d’une telle étude portant sur le sens du phrasème « bwa kale » en créole haïtien ? Pour une meilleure compréhension, il s’avère nécessaire d’étudier l’évolution sémantique que ce phrasème a connue dans la vie sociale haïtienne et comment les étrangers tentent de le transposer dans leur langue. Ce travail se propose d’analyser l’évolution sémantique du phrasème « bwa kale » en créole haïtien, depuis son sens dénoté issu d’un contexte de revendications populaires jusqu’à ses emplois polysémiques dans le discours ordinaire. Il s’agira de montrer comment cette expression s’est progressivement intégrée au lexique des locuteurs créolophones en développant des valeurs sémantiques et pragmatiques variées, tout en mettant en lumière les difficultés et les limites des tentatives de traduction proposées par certains médias étrangers.

Méthodologie

Cette étude adopte une approche sémantique et pragmatique du phrasème « bwa kale ». Elle s’appuie sur une analyse qualitative d’occurrences de l’expression recueillies dans différents contextes discursifs haïtiens.

Le corpus mobilisé est constitué principalement de fragments de discours provenant des médias sociaux, de propos entendus dans le transport public, de conversations dans différents milieux sociaux ainsi que d’exemples relevés dans l’environnement universitaire de l’auteur, notamment à l’Université Quisqueya. Certaines données sont également rattachées à des lieux ou à des contextes précis mentionnés dans le travail, tels que Cité Soleil, Delmas 31 et le transport public.

Les exemples sont analysés selon leur contexte d’énonciation, leur fonction syntaxique et la valeur de sens attribuée à « bwa kale ». L’étude distingue notamment les emplois du phrasème comme syntagme nominal, comme circonstant et comme proposition elliptique ou interjection.

Le cadre théorique s’appuie notamment sur la notion de phrasème proposée par Igor Mel’čuk, ainsi que sur les notions de sens dénoté, polysémie, sémantique et pragmatique mobilisées dans l’analyse. L’objectif est de mettre en relation les différentes valeurs de l’expression avec les contextes dans lesquels elle apparaît.

Les données provenant de conversations ou d’observations personnelles sont considérées comme des données qualitatives d’observation. Lorsqu’une source publique est disponible, elle est indiquée dans la présentation de l’exemple ou dans la bibliographie.

Certaines données du corpus ne comportent toutefois pas, dans la version consultée, toutes les informations nécessaires à leur identification scientifique, notamment le nom précis de certaines émissions radiophoniques, les dates exactes de certaines conversations ou l’identité des interlocuteurs. Ces limites sont prises en compte dans l’interprétation des résultats.

1. Brève historique du phrasème « Bwa kale »

Autrement appelé « BK », en considérant les deux premières lettres de chaque lexème, par plus d’un, ce phrasème a vu le jour dans un contexte d’instabilité politique et d’insécurité grandissante, notamment dans les rues de Port-au-Prince. Les mouvements populaires sont souvent créateurs de slogans contribuant à l’enrichissement du lexique du créole haïtien. Dechoukay, bale wouze, kita nago, Pè Lebren… entre autres, en sont des exemples.

Créé dans le cadre d’une revendication populaire, la première matérialisation de « Bwa kale » comme mouvement de révolte date à peu près du 29 septembre 2022 contre Magalie Habitant lors d’une manifestation de rue pour le départ du Premier ministre de l’époque, Ariel Henry. On comprend que ce slogan existait déjà depuis l’été 2022 jusqu’à être utilisé dans les vagues de protestation contre M. Henry. Ce mouvement a subi un véritable éclatement à la suite du lynchage massif survenu à Canapé-Vert le 24 avril 2023 où un minibus s’apprêtant à amener des individus armés pour renforcer leur groupe qui tentait de s’emparer du quartier de Debussy fut intercepté par la police. Armée de rage, la population a lynché puis incinéré en pleine rue 14 présumés bandits de ce minibus. Cet acte allait causer des vagues de lynchages organisés par les populations civiles dénommées « bwa kale ». Les populations des quartiers, armées de machettes, de bois et de fusils, à l’image de certains militaires et policiers, mais aussi de résidents civils, se faisaient donc justice. Le « bwa kale » était donc devenu un mouvement de protestation populaire contre tout individu considéré comme indésirable pour un quartier.

Les médias ont aussi relayé les informations en suivant la logique consistant à qualifier de « bwa kale » chaque acte de lynchage causé par la population à l’époque. Cette pratique était même encouragée par certains médias invitant la population à se défendre en l’absence de la protection de l’État dont elle devrait jouir. Par-dessus tout, une fameuse vidéo où on entendait un individu frapper des objets en métal et crier « bwa kale, bwa kale » était passée en boucle sur plusieurs stations de radio de la capitale. Ainsi, cette pratique a eu un nom, « bwa kale ». Sauf que la population ne se contentait pas de battre les présumés bandits. Ils étaient lynchés puis brûlés en pleine rue, même étant vivants dans certains cas. Ce phrasème a non seulement pu intégrer le lexique des Haïtiens, mais a pu avoir d’autres sens, ce dont nous aurons à traiter en (3).

2. Le phrasème « Bwa kale » en créole haïtien : sens dénoté et traduction erronée

Si on décompose le phrasème « bwa kale » sur le plan lexical, il est constitué de deux lexèmes, « bwa » et « kale ». Voyons ces deux lexèmes séparément avant de considérer le phrasème. « bwa », dans son sens dénoté, peut être traduit par « bois » en français. Il désigne un lieu, un terrain couvert ou planté d’arbres. Il est aussi assimilé à la forêt.

Ex. : Li trennen l nan yon rak bwa epi li manje l.

Là-dessus, au fond des forêts ; le Loup l’emporte, et puis le mange, sans autre forme de procès.

Source : La Fontaine, 1668/2020, traduit dans McRoldan Cétoute, 2020, p. 84.

Il désigne aussi une matière compacte et ligneuse, plus ou moins dure, composant le tronc, les racines et les branches des arbres.

Ex. : E lòt la, yo bat li ak yon bout bwa.

L’autre, il a été battu avec un bâton.

Source : Glosbe.

Non retrouvé dans les entrées des dictionnaires consultés, « bwa » peut être aussi traduit par l’appareil génital masculin. Cette utilisation est souvent considérée comme étant vulgaire.

Ex. : Misye gen yon ti bwa.

Il a une petite verge.

Source : observation rapportée dans le transport en commun à Delmas 31.

Le lexème « kale » est polysémique en créole haïtien.

L’équivalent français se rapprochant du sens dénoté de « kale » est « battre », signifiant frapper de coups répétés.

Ex. : Manman m pral l kale m.

Ma mère va me fouetter.

Source : Lakou mizik, Peze Kafe, 2016.

« kale » peut aussi prendre le sens d’« éplucher », signifiant enlever la peau.

Li menm ak manman li pran tan pou kale epi koupe bannann yo.

Sa mère et lui prennent du temps à peler et couper les bananes.

Source : Glosbe, consulté le 20 août 2025.

En créole haïtien, « kale » peut aussi prendre le sens de gagner.

Ex. : Ekip Espay la kale Ajantin nan koup dimond 2026 la.

L’équipe de l’Espagne a gagné le match contre l’Argentine lors de la Coupe du monde.

« kale » peut aussi prendre le sens d’« éclore », sortir de l’œuf.

Ex. : Lè ze yo fin kale, femèl la pati ak lòt femèl.

Après l’éclosion des œufs, la femelle part avec d’autres femelles.

Source : Glosbe, consulté le 20 août 2025.

Si on considère les deux mots, une personne ne connaissant pas le contexte auquel se réfère ce phrasème aurait tendance à le traduire par « bois éplucher », ou « battre à coups de bois » et même « verge en érection ». Pourtant, en se référant au contexte, aucune de ces définitions ne saurait correspondre. Car la population procède au lynchage des individus soupçonnés puis les brûle avec du caoutchouc. Des médias étrangers se sont trompés dans une tentative de traduction du phrasème « bwa kale ».

Dans un article d’un journal canadien relayant la réaction de membres de la diaspora haïtienne sur ce mouvement, on y lit une traduction française proposée. Le journal traduit « bwa kale » en français par « phallus tumescent ». Selon le journal, le phrasème « bwa kale » sous-entend contre-attaquer des présumés brigands ou politiciens jugés véreux. La définition reflète effectivement l’idée de « bwa kale ». Pour ce qui a trait à la traduction proposée, elle reflète une traduction littérale ne permettant pas aux francophones non créolophones de cerner l’équivalence. La traduction proposée se rapproche beaucoup plus du sens du mot « bwa » en (3), car « phallus » désigne l’appareil génital masculin et « tumescent » désigne un renflement. Cette traduction ne reflète pas l’idée du phrasème « bwa kale ». Un article de la RFI traduit le phrasème « bwa kale » comme une expression d’argot haïtien signifiant « érection ». Wikipédia le définit aussi sous cette même expression que RFI. On conclut que ces deux traductions ne correspondent pas à la réalité du phrasème « bwa kale ».

Sur la base de la traduction par périphrase explicative, « bwa kale » peut être traduit par « lynchage ». C’est la réalisation de toute forme de violence par laquelle une foule, sous prétexte de rendre la justice sans procès, exécute une personne qu’elle considère coupable. Cette expression corrobore parfaitement avec celle de « bwa kale ». Toutefois, il faut noter que le lexème « lynchage » pourrait ne pas refléter totalement l’idée qui se dégage derrière le phrasème « bwa kale », puisque la traduction n’est pas toujours parfaite. Le sens dénoté de « bwa kale » implique le lynchage suivi de l’incinération de cadavres, parfois avec l’incinération vive de présumés assassins. L’idée de lynchage est beaucoup plus englobante, mais on peut y ressortir la pratique du « bwa kale ». Ici, « bwa kale » devient une sorte de lynchage. C’est un mouvement populaire.

3. La valeur sémantique de l’expression « bwa kale » dans la production discursive de certains locuteurs créolophones haïtiens

Le phrasème « bwa kale » ne garde pas son sens originel dans le contexte haïtien. Si autrefois « bwa kale » n’existait pas comme expression, mais comme un nom accompagné d’un adjectif qu’on pouvait utiliser dans une phrase, tout comme « jolie fille », cela ne constitue pas en soi une expression. L’expression « bwa kale », provenant d’un mouvement populaire, est aussi utilisée par les locuteurs créolophones dans d’autres circonstances en dehors du lynchage suivi de l’incinération d’une personne jugée dangereuse pour la société. En se référant aux usages faits par les locuteurs, « bwa kale » peut être soit un syntagme nominal, soit un circonstant, soit une proposition elliptique. Il est difficile de trouver un exemple écrit de « bwa kale », mais ce phrasème a toujours été utilisé dans le quotidien haïtien.

a. « Bwa kale » comme syntagme nominal

Pèp Kanapevè bay plizyè prezime bandi « bwa kale ».

La population de Canapé-Vert a lynché plusieurs présumés bandits.

Dans cette phrase, le phrasème « bwa kale » est un syntagme nominal exprimant un complément d’objet direct. « Bwa kale » se comporte donc comme un nom. Dans la phrase (8), l’idée de « bwa kale » est considérée dans son sens de mouvement populaire. Car la population le clame haut et fort comme un moyen de défense, en l’absence de l’État, contre les oppressions des gangs sur leurs quartiers. Armés de machettes, ce slogan était repris dans divers quartiers par des défenseurs nommés brigadiers.

b. « Bwa kale » comme circonstant

Kòman w ap bouje ak lavi a? Lavi an kanpe an « bwa kale ».

Comment ça roule pour toi ? Je mène une vie difficile.

Source : propos rapportés à Cité Soleil. La date et le contexte précis de l’échange ne sont pas précisés dans la version consultée.

Egzamen an ranje kò l an « bwa kale » devan etidyan yo.

Cet examen est difficile pour les étudiants.

Source : Université Quisqueya. La date et les circonstances précises de l’énoncé ne sont pas précisées dans la version consultée.

« bwa kale » exprime dans (9) et (10) la difficulté, la complexité. Dans (9), ce phrasème traduit l’idée de la cherté de la vie, la pauvreté. Dans (10), il explique le niveau de difficulté de l’examen. Il exprime comment se présente un élément, une situation. Précédé du morphème « an », il est un syntagme prépositionnel se comportant à l’instar d’un complément circonstanciel de manière. Si on pose la question « comment ? » devant le sujet précédé du verbe, on pourra mieux constater la nature du phrasème. Le phrasème « bwa kale » exprime dans ces cas une situation difficile.

Cette valeur est interprétée à partir du contexte des énoncés et du sens attribué à l’expression par les locuteurs dans les situations rapportées. Elle ne correspond donc pas à une traduction littérale des deux lexèmes.

c. « Bwa kale » comme proposition elliptique

Kijan w ap bouje ak lavi a ? Bwa kale !

Comment tu t’en sors avec la vie ? On encaisse.

Tijan ap jwe kat ak Ti Pyè, li wè yon bèl kou li pral fè, li di : Bwa kale !

Ti Jan jouant avec Ti Pyè voit un bon coup à jouer, s’exclame : Ça va chauffer !

Dans (11) et (12), « bwa kale » se comporte comme une interjection. Dans (11), il exprime un sentiment de douleur pour montrer que ça ne va pas. Ce dernier ne se réfère vraiment pas au sens premier du phrasème « bwa kale ». Étant nouveau dans la langue, il est difficile que certaines expressions conservent leur sens premier. L’expression devient donc polysémique. C’est aussi dans cette situation que « bwa kale » est utilisé comme interjection pour exprimer une joie, un enthousiasme. Ce qui n’a aucun rapport avec le sens initial. Dans (12), c’est tout le contraire. Il exprime une réaction de satisfaction intense. Le fait de sentir le poids d’une action qu’on s’apprête à poser, le plus souvent pour infliger quelque chose à quelqu’un. Encore une fois, on constate une autre utilisation faite du phrasème en dehors du sens dénoté.

Dans ces deux exemples, le sens est déduit de la situation d’énonciation et de la réaction du locuteur. Le lien avec le sens de base repose donc sur une extension du phrasème vers des usages expressifs et contextuels.

4. La valeur pragmatique de l’expression « bwa kale » dans la production discursive de certains locuteurs créolophones haïtiens

« Bwa kale » se distingue dans ses plusieurs contextes. Dépendamment du contexte, « bwa kale » comme syntagme nominal peut ne pas toujours exprimer la même situation. Il en est de même lorsqu’il est une interjection. Dans les deux cas, c’est le contexte qui permet de déterminer l’intention du locuteur. L’énoncé, pris de manière isolée, ne permet pas vraiment de déterminer ce que le locuteur voudrait insinuer. Il faudrait avoir connaissance du contexte d’utilisation qui en est fait. Les exemples utilisés dans cette partie sont pour la plupart tirés des propos énoncés dans l’entourage de l’auteur.

Misye fè yon « bwa kale » sou piti a.

Source : transport public, septembre 2025.

Ici, « bwa kale » peut avoir deux sens possibles. Il peut s’agir du sens dénoté. La traduction sera : « Il a assassiné le petit » (13a). Le sens originel de la phrase « bwa kale » fait appel à une action commise par une foule, tout comme le lexème « lyncher » ne pourra être utilisé pour un acte d’un seul individu. Le phrasème « bwa kale » utilisé ici veut seulement montrer que cette mort est violente. On pourra parler d’une mort violente.

Cet énoncé pourra aussi insinuer une bastonnade violente : « Il a battu le petit avec rage » (13b). Ici, l’idée est de montrer comment le petit a été battu avec violence. Suivant le contexte, il pourra s’agir d’une correction. Un individu qui bastonne violemment un autre dans l’objectif de le corriger. Tout comme il pourrait avoir l’intention de l’assassiner.

Pola fè yon bwa kale sou asyèt diri a.

Pola a avalé son plat avec empressement.

Popilasyon an fè yon bwa kale sou makèt la.

La population a pillé ce supermarché.

Si dans (8), « bwa kale » exprime le lynchage, dans (14) et (15), il exprime autre chose. Dans les deux cas, il exprime le comportement de l’auteur de l’action, sa vivacité. Si certains utilisent ce phrasème comme nom dans son sens premier pour exprimer l’action de lyncher, d’autres peuvent l’utiliser pour exprimer l’action que lui ou un autre individu a faite sur une chose, pour exprimer une agression ou une attitude brute de la part de l’auteur.

« Bwa kale », dans sa nature d’interjection, peut aussi être utilisé de manière isolée. Prenons le cas des manifestants qui criaient « bwa kale ! Bwa kale ! » dans les rues de Port-au-Prince. Ici, « bwa kale » est formulé comme une réponse à une situation, comme proposer le « bwa kale » comme méthode de résolution de l’insécurité. Crier « bwa kale », c’est comme demander le lynchage d’individus. Ce même phrasème peut détenir un autre sens, comme on l’a vu en (11) et (12). Il peut exprimer un sentiment de souffrance ou un sentiment de satisfaction, de détermination. L’intention ne pourra être comprise que si l’on connaît le contexte.

La valeur pragmatique se distingue ainsi de la valeur sémantique par l’importance accordée à la situation de communication. Dans les exemples étudiés, le contexte, le locuteur, l’interlocuteur, l’action évoquée et les circonstances d’énonciation participent à l’interprétation du phrasème.

En résumé

Ce travail était porté sur l’analyse purement sémantique du phrasème « bwa kale » en créole haïtien, tout en nous écartant des approches purement politiques. Ce syntagme, provenant d’un mouvement de revendications populaires en 2022, s’est progressivement intégré au lexique de plusieurs locuteurs en développant une polysémie très riche. Son sens dénoté s’apparentait au lynchage suivi de l’incinération d’individus considérés comme dangereux par une population. Il s’emploie aussi pour exprimer la violence, la dureté d’une situation, voire une réaction émotionnelle intense suivant le contexte discursif. Ce phrasème ne peut être réduit à un sens littéral. Les tentatives de transposition par certains médias étrangers, allant de « phallus tumescent » à « érection », montrent à quel point l’absence de prise en compte du contexte sociohistorique et pragmatique peut conduire à des traductions erronées. Seule une approche sémantique, combinant étude du sens dénoté, analyse syntaxique, valeurs sémantiques multiples et effets pragmatiques, permet de cerner l’évolution et les divers sens de ce phrasème.

Notre étude se fonde sur des données discursives provenant des réseaux sociaux, d’observations ponctuelles, sans trop recourir à une enquête de terrain. On ne s’est pas non plus penché sur l’assimilation de ce phrasème par les différentes catégories sociales de locuteurs, soit en fonction de l’âge ou du milieu social. Ce travail ne suffira pas à couvrir tout ce qui devrait être dit sur ce phrasème sur le plan linguistique. D’où l’importance d’une recherche approfondie abordant l’aspect sociolinguistique de ce phrasème. Cela déterminera la fréquence selon laquelle le « bwa kale » est utilisé. Il serait également pertinent de mener une étude en traductologie pour proposer des traductions équivalentes de ce phrasème dans diverses langues. Cela servirait à promouvoir l’usage des phrasèmes haïtiens, pour éviter le piège de la traduction littérale.

En somme, l’analyse du phrasème « bwa kale » montre comment une expression née d’un contexte de revendications populaires peut s’imposer dans l’usage courant jusqu’à être utilisée dans divers sens. Étudier un tel phrasème contribue non seulement à enrichir la compréhension des expressions idiomatiques en créole haïtien, mais aussi à mieux saisir l’influence des mouvements populaires sur le développement de la langue.

Bibliographie

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À propos de l’auteur

Jean Philippe VEDRINE construit un parcours à la croisée du Droit, de la linguistique et de la communication. Passionné par l’argumentation, il s’est distingué dans plusieurs compétitions universitaires de débat, notamment en remportant le tournoi interuniversitaire d’Émile Saint-Lôt, avant d’être reconnu comme débatteur national. Il préside également le sous-comité d’Oratorium Club de Débat de l’Université Quisqueya. Son parcours associatif et professionnel témoigne d’un intérêt marqué pour l’analyse, la rédaction et le leadership. Coordonnateur adjoint du Département législatif et juridique de l’Assemblée Nationale de la Jeunesse, il participe à des travaux d’analyse critique de textes juridiques. Il est également Responsable des Affaires juridiques au sein de RAY et a contribué à la production éditoriale de YDA’s Magazine. Depuis 2022, il accompagne des postulants aux concours d’admission à l’UEH. Ces expériences lui ont permis de développer de solides capacités d’analyse, de rédaction, de communication et de travail en équipe.

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