De Platon à la langue des signes haïtienne

De Platon à la langue des signes haïtienne

Historicité, droits et politique linguistique pour l'inclusion des sourds en Haïti
Jetro Vixamar
Faculté de Linguistique Appliquée (FLA), Université d'État d'Haïti (UEH)
De Platon à la langue des signes haïtienne — Historicité, droits et politique linguistique pour l'inclusion des sourds en Haïti

Introduction

Quand on parle de la langue des signes, on remonte presque toujours à la même date, au même nom, 1760, l'abbé de l'Épée. Comme si rien n'avait existé avant lui. Comme si les personnes sourdes avaient attendu un prêtre français pour exister en tant que communauté, ou peut-être pour communiquer, ou même pour avoir une langue. Mais est-ce vraiment le cas ? Est-ce que l'histoire commence là où on la fait commencer, ou est-ce qu'elle commence là où on a simplement cessé de l'ignorer ?

Pour répondre à cette question, il faut remonter bien plus loin, jusqu'à l'Antiquité grecque, au Ve siècle avant notre ère. On va regarder dans le dialogue Cratyle1 ce que Platon fait dire à Socrate :

« Si nous étions privés de langue et de voix et que nous souhaitions nous désigner mutuellement les choses, ne chercherions-nous pas à nous faire comprendre, comme le muet par des signes de la main, de la tête et de tout le corps ? »

(Platon, Cratyle, Ve siècle av. J.-C.)

Maintenant ce qui nous importe, c'est pourquoi Socrate parle-t-il de cela, dans un dialogue où il parlait sur l'origine des mots ? La raison est simple, c'est parce qu'à son époque déjà, il existait des personnes qui communiquaient par gestes, non pas par choix esthétique, mais parce qu'elles ne pouvaient pas faire autrement. Ce que Socrate décrit là, ce n'est rien d'autre qu'une observation de ce que nous appellerions aujourd'hui une langue des signes. Cela veut dire une chose simple, mais qu'on oublie trop souvent, les personnes sourdes n'ont pas attendu qu'on les reconnaisse pour communiquer entre elles. Elles l'ont toujours fait.

C'est donc cette histoire qu'il faut raconter dans l'ordre, depuis l'Antiquité jusqu'à l'abbé de l'Épée, puis de Paris à Hartford avec Laurent Clerc, et enfin de Hartford à Port-au-Prince, avec Sœur Joan Margaret et l'école Saint-Vincent en 1945.

1. Le Cratyle est un dialogue de Platon consacré à l'origine et à la justesse des noms ; Socrate y évoque, entre autres, la possibilité de communiquer par gestes en l'absence de voix.

Avant l'abbé de l'Épée

Mais Platon n'est juste qu'un début, parce qu'entre lui et l'abbé de l'Épée, il s'écoule plus de vingt siècles. Que s'est-il passé pendant tout ce temps ? Est-ce que les sourds ont simplement disparu des textes, ou est-ce qu'on a juste cessé de les chercher ?

Le VIIIe siècle: les moines du silence

Au VIIIe siècle, un moine anglo-saxon nommé Bède le Vénérable décrit déjà un système de comptage sur les doigts. Il faut noter que c'est une histoire peu racontée. Maintenant, pourquoi un moine, justement ? C'est très simple, c'est parce que dans les monastères, où les religieux avaient fait vœu de silence, il fallait bien communiquer autrement. C'est pour cela qu'une véritable langue des signes cistercienne se développe ainsi pendant des siècles, transmise d'une abbaye à l'autre, bien avant qu'aucun laïc ne songe à s'intéresser aux sourds. Ce n'est donc pas un hasard si, mille ans plus tard, l'abbé de l'Épée est lui-même un homme d'Église. La tradition monastique du silence et du geste n'a peut-être jamais vraiment disparu, elle a seulement changé de destinataires.

Le XVIe siècle : Pedro Ponce de León et la question de l'héritage

Il faut ensuite attendre le XVIe siècle pour qu'un homme s'intéresse vraiment aux sourds, non plus pour les faire taire, mais plutôt pour les instruire. Pedro Ponce de León, moine bénédictin espagnol, fonde une école pour sourds au monastère de San Salvador, à Oña. Ses élèves sont des enfants de familles nobles. Pourquoi seulement eux, les enfants nobles ? C'est parce qu'à l'époque, un enfant sourd ne pouvait hériter tant qu'il ne savait pas parler et écrire. Donc, l'éducation des sourds commence, curieusement, par une question d'héritage, non pas pour de la dignité humaine.

Le XVIIe siècle : Bonet, Dalgarno et l'alphabet oublié

Le XVIIe siècle multiplie encore plus les tentatives. En 1620, à Madrid, Juan Pablo Bonet publie un traité sur l'art d'enseigner à parler aux muets. En Angleterre, George Dalgarno fait de même en 1680. Et en 1698, à Londres, paraît anonymement une brochure de trente pages appelée Digiti Lingua2. Que contient-elle ? Que contient réellement cette brochure ? Rien de moins que la première forme moderne de l'alphabet à deux mains, celui-là même qui inspirera plus tard une partie des langues des signes que l'on connaît aujourd'hui. Alors, quand on croit que tout commence avec l'abbé de l'Épée, que fait-on de ces cent cinquante ans de tâtonnements, de brochures oubliées, de moines et de précepteurs qui, chacun à leur façon, avaient déjà compris quelque chose que le XVIIIe siècle s'apprêtait à peine à découvrir ?

2. Digiti Lingua : brochure anonyme publiée à Londres en 1698, aujourd'hui considérée comme l'une des premières sources décrivant un alphabet manuel à deux mains.

1779 : Pierre Desloges, le premier auteur sourd

En 1779, un homme sourd du nom de Pierre Desloges publie Observations d'un sourd et muet sur un cours élémentaire d'éducation des sourds et muets. Ce qui rend son texte particulier, c'est qu'il ne parle pas des sourds seulement de l'extérieur, il raconte aussi ce qu'il a lui-même vécu auprès d'autres personnes sourdes. Il explique qu'au début, il ne maîtrisait pas encore véritablement la langue des signes et qu'il faisait surtout des signes isolés. Alors, comment a-t-il appris à mieux communiquer ? C'est en fréquentant d'autres personnes sourdes qu'il découvre comment réunir les signes, les organiser et s'en servir pour exprimer ses pensées. Il raconte même avoir appris auprès d'un homme sourd de naissance qui, lui, ne savait ni lire ni écrire. Que montre alors ce témoignage ? Tout simplement que la communication entre les personnes sourdes ne dépendait pas nécessairement d'une école, elle pouvait aussi se transmettre entre elles, au sein de leur propre communauté. Desloges va encore plus loin en affirmant que les sourds pouvaient utiliser cette langue pour exprimer des idées complexes et qu'elle ne servait donc pas seulement à montrer des choses concrètes. Son texte devient ainsi un témoignage précieux sur une langue qui existait déjà dans les échanges entre personnes sourdes, avant d'être observée, organisée et décrite par Charles-Michel de l'Épée et les éducateurs entendants.

L’abbé de l’Épée, entre invention et appropriation

C'est dans ce prolongement, et non dans le vide, que s'inscrit un jeune prêtre parisien du nom de Charles-Michel de l'Épée. Mais, avant de continuer, qui est véritablement Charles-Michel de l'Épée ? Charles-Michel de l'Épée naît en 1712 à Versailles, dans une famille aisée, son père étant architecte du roi. Destiné très tôt à la prêtrise, il connaît pourtant des débuts contrariés, sa proximité avec le jansénisme, un courant religieux mal vu par l'Église officielle, lui vaut d'être écarté de plusieurs diocèses. C'est presque par hasard, alors qu'il visite une famille parisienne, en 1760, qu'il rencontre deux sœurs jumelles sourdes, et il découvre, en les observant, qu'elles communiquent déjà entre elles avec un système parfaitement organisé. Et c'est dans cette même année qu'il transforme sa maison en école. C'est là que se pose une première question. Invente-t-il une langue, ou se contente-t-il d'apprendre celle qui existait déjà, pour ensuite la transformer ?

La réponse semble assez nette. L'Épée lui-même l'aurait écrit, il n'aurait rien inventé. Il a observé les signes naturels des sourds, puis il a construit par-dessus un système qu'il appelle les signes méthodiques3, pour faire correspondre la grammaire française aux gestes. C'est une décision qui mérite qu'on s'y arrête. Pourquoi vouloir plaquer la syntaxe d'une langue parlée sur une langue qui, on le sait aujourd'hui, fonctionne selon des règles totalement différentes, spatiales, visuelles, jamais linéaires comme le français ? Certes, on peut y voir un progrès pour l'époque, une école gratuite pour des enfants qu'on abandonnait jusque là. On peut aussi y voir la première d'une longue série de tentatives pour faire entrer une langue des signes dans le moule d'une langue parlée, plutôt que de la reconnaître pour ce qu'elle est. Mais, pourquoi ? Peut-être parce qu'à cette époque la linguistique moderne des langues des signes n'existait pas encore, ou il ne disposait pas des concepts actuels permettant de le dire clairement. De nos jours, on sait qu'une langue des signes possède sa propre grammaire, indépendante de celle de la langue articulée. Autre chose qu'il a expliqué dans son ouvrage de 1776, Institution des sourds et muets par la voie des signes méthodiques, où il présente précisément son projet de systématisation des signes. Pour lui, les entendants reçoivent la langue par l'oreille, les sourds ne peuvent pas la recevoir de cette manière, donc il faut faire passer par les yeux ce que les entendants reçoivent par les oreilles.

Ce qu'il faut noter, c'est que son école devient l'Institut National des Jeunes Sourds, toujours situé aujourd'hui au faubourg Saint-Jacques, à Paris. Et parmi ses élèves les plus brillants se trouve un jeune homme sourd du nom de Laurent Clerc.

3. Les signes méthodiques : système construit par Charles-Michel de l'Épée pour faire correspondre la grammaire du français écrit aux signes des sourds, exposé dans son ouvrage de 1776, Institution des sourds et muets par la voie des signes méthodiques.

De Paris à Hartford, un héritage qui traverse l'Atlantique

Laurent Clerc devient sourd à un an, après une chute dans le feu. Il grandit sans jamais développer la parole, mais sa famille, contre les usages de l'époque, décide de le scolariser. À douze ans, il entre à l'Institut fondé par l'abbé de l'Épée, alors dirigé par l'abbé Sicard, et y apprend auprès de Jean Massieu, lui-même enseignant sourd. Il devient rapidement l'un des professeurs les plus brillants de l'institution.

En 1815, Clerc part pour Londres avec Sicard et Massieu, présenter leurs méthodes d'enseignement. C'est là qu'il rencontre Thomas Hopkins Gallaudet, un pasteur américain venu en Europe chercher un modèle pour fonder une école dans le Connecticut. Gallaudet le suit jusqu'à Paris, puis lui propose de l'accompagner aux États-Unis. Pourquoi Clerc accepte-t-il de tout quitter pour un pays qu'il ne connaît pas ? Il n'aurait jamais vraiment expliqué sa décision. Peut-être le goût de l'aventure. Peut-être la conscience de ce qu'il pouvait transmettre.

Pendant la traversée, en 1816, il enseigne les signes français à Gallaudet, qui de son côté lui enseigne l'anglais. Le 15 avril 1817 ouvre à Hartford la première école permanente pour sourds en Amérique du Nord, avec sept élèves. Un an plus tard, Clerc devient la première personne sourde à s'adresser au Congrès des États-Unis, plaidant pour le financement de l'école. Le Congrès votera une donation de terres qui assurera sa stabilité financière pour des décennies.

C'est dans cette école que naît, peu à peu, l'ASL4, pas comme une simple traduction de la langue française des signes, mais comme un mélange, entre les signes que Clerc a apportés de Paris et les signes que les élèves américains utilisaient déjà entre eux, notamment ceux venus de Martha's Vineyard, une île où la surdité héréditaire avait donné naissance à sa propre langue des signes locale. Voilà pourquoi le français et l'américain des signes se ressemblent encore aujourd'hui sur près de 58 % de leur vocabulaire de base, selon l'étude de référence du linguiste James Woodward, alors que l'anglais et le français parlés n'ont presque rien en commun. Cette langue née à Hartford allait, un siècle et demi plus tard, traverser une nouvelle mer, jusqu'en Haïti.

4. ASL : American Sign Language, la langue des signes américaine.

Haïti, 1945 : l'arrivée d'une langue étrangère

Elizabeth Simpson Burke arrive en Haïti en 1944. Rien, au départ, ne la destine à l'histoire de la langue des signes. Elle vient comme visiteuse paroissiale, pour la Society of Saint Margaret, une communauté anglicane présente dans le pays depuis 1927. Elle ouvre d'abord une simple garderie de jour. Comment une garderie devient-elle, en l'espace d'une seule année, une école pour enfants handicapés ? Sans doute parce qu'elle rencontre, sur son chemin, des enfants sourds que personne d'autre ne scolarisait.

En 1945 naît la St. Vincent's School for Handicapped Children, à Port-au-Prince. Agréée officiellement en 1950, l'école devient au fil des décennies un lieu où Sœur Joan Margaret, son nom en religion, enseignera aussi la musique, jusqu'à emmener l'orchestre et le carillon de ses élèves en tournée internationale. Mais une question mérite d'être posée. Anglophone, formée aux États-Unis, quelle langue des signes pouvait-elle bien enseigner à ces enfants, sinon celle qu'elle connaissait elle-même ? On pourrait dire que c'est ainsi que l'ASL serait entrée en Haïti, non par choix des Haïtiens, mais par la langue d'une seule femme, aussi dévouée fût-elle. Il faudra attendre près de soixante-dix ans pour qu'un premier travail scientifique s'intéresse à ce qui s'est passé, depuis, dans les mains des Haïtiens sourds eux-mêmes.

La langue des signes haïtienne, une langue qui cherche encore sa place

L'article s'intitule « An Initial Description of the Deaf Community in Haiti and Haitian Sign Language (LSH)5 ». Il est signé par Julie A. Hochgesang, professeure de linguistique à l'Université Gallaudet, spécialiste de la documentation des langues des signes, et par Kate McAuliff, titulaire d'un master en développement international à Gallaudet. Il paraît dans la revue Sign Language Studies, volume 16, numéro 2, à l'hiver 20166.

Dès la première phrase, les auteures posent leur constat. Les Haïtiens sourds affirment utiliser une langue distincte, la LSH, mais cette langue n'a jamais été documentée ni décrite. Leur article est la première tentative de le faire.

D'où vient ce travail ? En 2013, Kate McAuliff, alors étudiante, collabore avec des membres de la communauté sourde haïtienne pour établir des listes de mots et enregistrer les signes de plus de soixante-quinze personnes. Ce projet pilote débouche, en 2014, sur une collaboration plus large avec Gallaudet et l'organisation International Deaf Partnerships. Pendant cinq mois, de mai à septembre, une équipe mène un travail de documentation directement avec des Haïtiens sourds, parmi lesquels une jeune femme nommée Manoucheka Jérôme, remerciée nommément dans l'article pour sa contribution. C'est le BSEIPH qui, dès 2014, avait recueilli son témoignage personnel, formée à l'ASL au Centre Saint-Vincent, l'école même fondée par Sœur Joan Margaret en 1945, elle se heurtait pourtant, sur le terrain, face aux personnes sourdes qui n'ont jamais été scolarisées, à une langue qui ne suffisait plus. C'est en LSH, une langue apprise ailleurs qu'à l'école, que la communication passe enfin. Ce n'est donc pas une recherche faite sur les Haïtiens sourds, mais avec eux, et Manoucheka en est l'une des preuves vivantes.

Une question traverse tout l'article, et elle rejoint exactement ce qu'on cherche à démontrer depuis le début. La LSH n'est-elle qu'une variante de l'ASL ? Certains chercheurs, comme Parks en 2011, l'ont affirmé. Mais Hochgesang et McAuliff nuancent. Les personnes parfaitement fluentes en ASL rapportent une compréhension nettement réduite quand elles suivent un discours en LSH. La LSH a donc bien été influencée par l'ASL, peut-être même qu'elle en dérive directement, mais les données recueillies montrent qu'elle est en train de devenir un système à part. Les chercheuses signalent même une difficulté méthodologique révélatrice. Quand un signeur étranger, non fluent en LSH, est présent pendant l'enregistrement, les Haïtiens sourds ont tendance à changer de registre et à utiliser davantage de signes ASL. La présence d'un regard extérieur suffit à faire disparaître, en partie, la langue qu'on cherche justement à documenter. Voilà, peut-être, la meilleure preuve qu'une langue haïtienne des signes existe bel et bien, quelque part entre ce que les Haïtiens sourds signent entre eux, et ce qu'ils montrent quand quelqu'un regarde.

Reste à savoir ce que le droit international dit de cette langue encore jeune, et ce qu'il en est fait, concrètement, dans le pays où elle est née.

5. LSH : Langue des Signes Haïtienne.
6. Hochgesang, Julie A. et McAuliff, Kate (2016). An Initial Description of the Deaf Community in Haiti and Haitian Sign Language (LSH). Sign Language Studies, 16(2), 227-294.

Politique linguistique et Convention : ce que ça coûte de l'ignorer

Haïti a ratifié la Convention relative aux droits des personnes handicapées en 2009. Sur le papier, les personnes sourdes haïtiennes ont donc les mêmes droits que n'importe quelle personne sourde dans le monde. L'article 2 définit la langue comme comprenant, entre autres, les langues parlées et les langues des signes, une langue, au même titre que le créole ou le français, pas une béquille :

« On entend par langue, entre autres, les langues parlées et les langues des signes et autres formes de langue non parlée. »

(Convention relative aux droits des personnes handicapées, article 2)

L'article 9 garantit l'accès à l'information et à la communication, y compris dans les services de santé. L'article 21 demande aux États de reconnaître et de favoriser l'utilisation des langues des signes, sans frais supplémentaires pour les personnes concernées :

« Les États Parties reconnaissent et favorisent l'utilisation des langues des signes. »

(Convention relative aux droits des personnes handicapées, article 21, alinéa e)

L'article 24 insiste sur l'éducation, l'article 30 protège l'identité culturelle et linguistique des personnes sourdes.

Mais qu'est-ce qu'un droit, quand personne ne sait qu'il existe, et quand rien ne permet de l'exercer ? La Fédération Mondiale des Sourds7 a examiné le rapport que l'État haïtien a soumis à l'ONU. Sa conclusion est sans détour. Ce rapport ne mentionne nulle part l'égalité entre langue des signes et langues parlées, telle que l'exige l'article 2, ni le droit des personnes sourdes à choisir elles-mêmes leur mode de communication officiel, prévu à l'article 21.b.

À l'hôpital

Ce silence se prolonge sur le terrain, sous des formes très concrètes. Je vais vous illustrer un exemple concret rapporté par Sneïka Anna Lora Synal, étudiante sage-femme haïtienne et interprète en langue des signes8, pour mieux comprendre cette réalité. Lors d'un stage, elle raconte avoir rencontré une femme enceinte sourde qui était en train d'accoucher. À un moment, la femme a commencé à s'agiter, mais personne parmi les soignants ne comprenait ce qu'elle essayait de communiquer. Comme ils ne pouvaient pas comprendre ses signes, certains ont pensé qu'elle était simplement agacée ou qu'elle refusait de coopérer. C'est alors qu'une collègue sage-femme qui connaissait la langue des signes est arrivée et a pu communiquer avec elle. Elle a finalement compris que la femme souffrait à cause d'un problème au niveau de sa voie veineuse, problème qui a rapidement été résolu. Cette situation montre à quel point l'absence de communication peut avoir des conséquences dans un contexte de soins. Ce que le personnel interprétait comme de l'agitation ou un manque de coopération était en réalité l'expression d'une souffrance.

On peut alors se demander ce qui aurait pu être différent si les principes d'accessibilité et de communication avec les personnes sourdes étaient réellement appliqués dans les services de santé. La présence d'un interprète en langue des signes aurait pu permettre à cette femme d'expliquer directement ce qu'elle ressentait et au personnel de comprendre plus rapidement son problème. De la même manière, si les professionnels de santé recevaient une formation, même élémentaire, en langue des signes, ils pourraient communiquer avec leurs patientes sourdes dans certaines situations urgentes. La Convention relative aux droits des personnes handicapées insiste justement sur l'accès des personnes handicapées à l'information et à la communication, notamment dans les établissements médicaux, et prévoit aussi la mise à disposition d'interprètes professionnels en langue des signes.

7. La Fédération Mondiale des Sourds (World Federation of the Deaf) est une organisation internationale qui regroupe des associations nationales de personnes sourdes et suit l'application de la Convention relative aux droits des personnes handicapées.
8. International Confederation of Midwives (7 mars 2025). Une voix pour les sans-voix : la pratique sage-femme et la langue des signes en Haïti.

Pour moi, cet exemple montre que l'accessibilité ne doit pas rester seulement un principe écrit dans une convention. Elle doit pouvoir se voir dans la réalité, notamment dans les hôpitaux et les maternités. Une personne sourde qui arrive pour recevoir des soins ne devrait pas être obligée de souffrir en silence simplement parce que personne ne comprend sa langue. Il faudrait donc que les établissements de santé puissent disposer d'interprètes lorsque cela est nécessaire et que les professionnels soient encouragés à apprendre au moins les bases de la langue des signes. Cela permettrait non seulement de mieux comprendre les patients sourds, mais aussi d'éviter que leurs gestes, leurs réactions ou leurs douleurs soient mal interprétés.

Dans un tap-tap ( camionnette), le soir

Maintenant, réfléchissons. Prenons par exemple une personne sourde qui attend un tap-tap, une camionnette, le soir, sous la pluie, sans pouvoir demander au chauffeur où va la voiture. Pour une personne entendante, cela peut paraître comme une situation très simple, on voit passer un véhicule, on l'arrête et on demande : « Où allez-vous ? » Mais qu'en est-il d'une personne sourde qui ne peut pas entendre la réponse et qui ne dispose d'aucun moyen accessible pour obtenir cette information ? Et si, ce jour-là, la station habituelle a changé à cause de l'insécurité ou d'une autre situation, comment cette personne va-t-elle le savoir ? Comment peut-elle demander où se trouve la nouvelle station ou quel véhicule elle doit prendre ?

Cette situation peut paraître banale, mais elle montre quelque chose d'important, l'information que les personnes entendantes obtiennent naturellement par la parole n'est pas toujours accessible aux personnes sourdes. La Convention relative aux droits des personnes handicapées considère pourtant l'accès aux transports, à l'information et à la communication comme faisant partie de l'accessibilité. Elle prévoit également des formes d'assistance, notamment le recours à des interprètes professionnels en langue des signes.

Au téléphone et à la banque

Prenons un autre cas. Que se passe-t-il lorsqu'une personne sourde doit utiliser un service téléphonique ? Si elle a un problème avec son téléphone, sa connexion ou son compte, peut-elle réellement communiquer avec le service à la clientèle ? Les compagnies de télécommunication comme Natcom ou Digicel disposent-elles de moyens permettant à une personne sourde d'obtenir les mêmes informations et le même service qu'une personne entendante ? Et lorsqu'une personne sourde doit effectuer une démarche dans une banque, comment peut-elle poser ses questions, comprendre les informations qui lui sont données ou expliquer son problème si aucun moyen de communication adapté n'est disponible ?

Au travail, un quota sur le papier

Ces questions peuvent également être posées dans les institutions publiques. La loi haïtienne du 13 mars 2012 sur l'intégration des personnes handicapées9 prévoit des mesures concernant l'emploi des personnes handicapées. Le BSEIPH10 indique notamment que les entreprises publiques et privées doivent respecter un quota selon leur nombre d'employés, avec, par exemple, un poste réservé entre 21 et 50 employés et jusqu'à 2 % pour les établissements de plus de 1 000 employés.

Mais une question demeure, combien de personnes sourdes travaillent réellement dans les institutions publiques et privées en Haïti ? Est-ce que les personnes sourdes sont effectivement recrutées dans ces institutions ? Lorsqu'une personne sourde est employée, est-ce que son environnement de travail lui permet réellement de communiquer avec ses collègues et ses supérieurs ? Et si la loi prévoit un quota, existe-t-il suffisamment de mécanismes pour vérifier son application ? Des organisations haïtiennes ont déjà signalé que l'absence de loi d'application du quota et la faiblesse de son application constituaient des problèmes.

En cas d'urgence

La même question peut être posée dans les situations d'urgence. Lorsqu'un cyclone approche, lorsqu'une zone doit être évacuée ou lorsqu'une situation d'insécurité oblige la population à se déplacer, comment les personnes sourdes reçoivent-elles les informations ? Si les informations importantes sont principalement transmises par la radio ou par des annonces vocales, comment une personne sourde peut-elle être informée au même moment que les autres ? Et lorsqu'une information urgente est diffusée à la télévision ou sur les réseaux sociaux, est-elle systématiquement accessible en langue des signes ou sous une autre forme adaptée ?

Pendant les élections

Et qu'en est-il des périodes électorales ? Une personne sourde a-t-elle accès aux mêmes informations que les autres citoyens sur les élections, les lieux de vote, les changements concernant les bureaux de vote et les différentes procédures ? Les informations électorales sont-elles disponibles en langue des signes ? Les débats, conférences ou interventions publiques des candidats sont-ils accessibles ? Une personne sourde qui souhaite comprendre les propositions des différents candidats dispose-t-elle des mêmes possibilités d'accès à l'information ? Ce ne sont pas seulement des questions de confort, l'article 29 de la Convention prévoit la participation effective des personnes handicapées à la vie politique et publique et exige que les procédures, installations et informations électorales soient accessibles et faciles à comprendre et à utiliser.

9. Loi du 13 mars 2012 portant sur l'intégration des personnes handicapées, article 44 ; voir aussi les rapports du Département d'État des États-Unis sur les droits humains en Haïti, 2020 et 2023, sur l'application du quota.
10. BSEIPH : Bureau du Secrétaire d'État à l'Intégration des Personnes Handicapées.

Face à la police

On peut encore aller plus loin, pourquoi les policiers, les pompiers et les autres services d'urgence ne recevraient-ils pas une formation de base en langue des signes ? Que se passe-t-il lorsqu'une personne sourde doit signaler un danger, expliquer qu'elle est victime d'une agression ou demander de l'aide ? Est-ce qu'elle doit toujours dépendre d'un proche ou d'une autre personne pour communiquer ?

À l'école

Et à l'école ? Si nous voulons réellement construire une société inclusive, pourquoi ne pas commencer dès le niveau fondamental ? Pourquoi la langue des signes ne pourrait-elle pas être enseignée aux élèves, au même titre que d'autres langues ? Pourquoi ne pas former davantage d'enseignants capables de communiquer avec les élèves sourds ? Et pourquoi ne pas sensibiliser les élèves entendants à la communication avec leurs camarades sourds ?

Toutes ces questions nous ramènent finalement au même problème, est-ce que l'accessibilité existe réellement si elle reste seulement écrite dans les lois et les conventions ? La Convention demande aux États de faciliter l'accès à l'information, aux communications et aux services, notamment par l'utilisation des langues des signes et la formation du personnel.

Ce que l'ONU en dit

En Haïti, le Comité des droits des personnes handicapées de l'ONU a déjà relevé des difficultés concernant l'accessibilité de l'information, le nombre limité d'interprètes et le développement de la langue des signes haïtienne, lors de l'examen du rapport initial d'Haïti à Genève en février 201811. Un expert du Comité a directement interpellé la délégation haïtienne, la langue des signes n'a aucun statut juridique dans le pays, il n'existe pas de formation professionnelle reconnue, et les interprètes ne peuvent obtenir aucun diplôme officiel. La délégation haïtienne a reconnu ce jour-là que la langue des signes utilisée en Haïti est la langue des signes américaine, introduite dans les années 1940 par une missionnaire venue en aide aux enfants handicapés, tout en indiquant qu'il était désormais question de la standardiser. Le Comité a recommandé notamment de renforcer la formation du personnel et l'utilisation de la langue des signes dans les services publics. La question n'est donc plus seulement de savoir si les personnes sourdes ont des droits. Il faut aussi se demander comment ces droits peuvent être rendus visibles dans leur vie quotidienne.

11. Comité des droits des personnes handicapées, Nations Unies (16 février 2018). Compte rendu analytique, examen du rapport initial d'Haïti, CRPD/C/SR.365.

Un silence qui peut coûter une vie

Et parfois, ce silence sur tout ce qu'on venait de dire peut coûter une vie. Dans la nuit du 18 au 19 mars, trois jeunes femmes sourdes rentraient du travail. Un pont s'était effondré ce jour là. Elles ne l'ont jamais su, l'information n'avait circulé qu'à la radio et par haut-parleurs. Faute de transport trouvé à temps, elles se sont retrouvées tard le soir dans une zone reculée. Elles ont été lynchées. Le rapport qui documente ce fait, soumis en 2016 aux Nations Unies par les associations haïtiennes de personnes handicapées12, ajoute un détail qui donne froid dans le dos. Une croyance populaire assimile les jeunes femmes sourdes circulant seules la nuit à des loups-garous.

Trois responsabilités

C'est cette accumulation, l'hôpital, le transport, le travail, jusqu'à la mort, qui montre pourquoi une politique linguistique n'est pas un luxe académique. Elle suppose des responsabilités précises, réparties. Aux écoles et à l'université, enseigner la LSH comme n'importe quelle autre langue, l'UEH en tête, elle qui documente le créole sans jamais avoir ouvert de cursus sur la langue des signes haïtienne. Aux institutions, hôpitaux, banques, compagnies téléphoniques, former leur personnel ou employer des interprètes, comme l'ont déjà fait, à leur échelle, les Témoins de Jéhovah en 2013 ou l'Institut Montfort avec son dictionnaire de 2024. À l'État enfin, appliquer ses propres lois, le quota de 2012, la Convention qu'il a signée, plutôt que de les laisser dormir dans un rapport que personne ne lit.

Le silence institutionnel se lit aussi dans les chiffres. Selon le BSEIPH, avant le séisme de 2010, seulement 4 % des enfants handicapés en âge scolaire étaient effectivement scolarisés en Haïti. Six ans plus tard, ce chiffre atteignait à peine 5 %, un progrès d'un point en six ans. Dans le seul département du Sud, sur 185 écoles publiques recensées, 5 seulement étaient accessibles aux élèves en situation de handicap physique. Et quand vient l'heure des catastrophes, cyclones, séismes, troubles politiques, la situation empire encore. Après le séisme de 2010, aucune information sur les abris provisoires ni sur les points de distribution d'eau n'existait sous une forme accessible aux personnes sourdes, la radio et les haut-parleurs restant les seuls canaux utilisés.

Ce que cet article ne dit pas encore

Cet article n'épuise rien. Il ouvre, plutôt qu'il ne referme. Chaque partie qu'on vient de parcourir, l'histoire, la Convention, la politique linguistique, pourrait à elle seule devenir un travail entier, plus long, plus fouillé. La grammaire de la LSH reste presque entièrement à écrire. Les institutions haïtiennes qui pourraient porter une politique linguistique, l'AKA13, le rectorat de l'UEH, le BSEIPH, restent à interroger directement, pas seulement à citer. Si cet article ne devait laisser qu'une seule chose derrière lui, ce serait moins une réponse qu'une habitude, celle de se demander, chaque fois qu'une information circule en Haïti, qui, au juste, a pu la recevoir.

Et il reste, pour finir, des questions qui n'appartiennent qu'à ce travail, et qui mériteraient chacune une recherche à part entière. Le créole possède son propre alphabet, reconnu, enseigné, codifié depuis 1980. La LSH devrait-elle épeler ses mots empruntés selon cette même orthographe, plutôt que selon l'anglais ou le français ? Pourquoi rester dépendant d'une langue apprise par nécessité en 1945, quand une langue haïtienne existe déjà dans les mains de ceux qui la parlent ? Pourquoi un droit signé en 2009 reste-t-il lettre morte en 2026 ? Qu'est-ce qu'une politique linguistique changerait vraiment, concrètement, dans la vie d'un enfant sourd né aujourd'hui à Port-au-Prince ? Ces questions ne sont pas closes par ce texte. Elles sont, au contraire, ce qui devrait continuer à se discuter, à l'université, dans les associations de sourds, au Parlement, partout où on accepte encore de les entendre.

12. AFAS, UFMORH, ASLH, Coalition RANIPH Sud (mars 2016). Violations liées aux droits des personnes handicapées en Haïti. Rapport soumis à l'ONU pour l'Examen Périodique Universel.
13. AKA : Akademi Kreyòl Ayisyen, l'Académie créole haïtienne.

Bibliographie

Convention relative aux droits des personnes handicapées et Protocole facultatif.
Organisation des Nations Unies.

Cliquer pour accéder à convoptprot-f.pdf

AFAS, UFMORH, ASLH, Coalition RANIPH Sud (mars 2016). Violations liées aux droits des personnes handicapées en Haïti. Rapport soumis à l'ONU pour l'Examen Périodique Universel.

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À propos de l'auteur

Jetro Vixamar est étudiant finissant en langue des signes et en traduction à la Faculté de Linguistique Appliquée de l'Université d'État d'Haïti (UEH). Interprète et professeur de langue des signes, il enseigne aussi l'anglais et l'espagnol comme langues vivantes. Cet article s'inscrit dans le prolongement de son mémoire de fin d'études, consacré à la langue des signes haïtienne. Il souhaite faire carrière dans ce domaine, convaincu que les personnes sourdes, parmi les plus vulnérables du pays, ne souffrent pas seulement d'une déficience auditive, mais aussi d'un handicap que la société elle-même construit, chaque fois qu'une loi ou une convention reste sans effet.

UFMORH/sensibilisation

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